Retour à Ardara

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Le Green Gate en 2006 – © Elisabeth Blanchet

Je ne sais plus quand j’étais venue dans ce bout du monde du Donegal la dernière fois. Peut-être en 2011, je ne sais plus. En tout cas, Paul était toujours là, dans son fief, son fameux B&B, le Green Gate, perché sur une colline avec une vue à 360° – ou presque – sur la baie, des falaises et l’immense plage de Maghera.

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La plage de Maghera un jour de tempête – © Elisabeth Blanchet

Pour arriver à ses trois cottages, il faut gravir un long chemin serpentant la colline, un chemin qui semble toujours lutter contre une végétation verdoyante, envahissante, pour continuer à exister. Un chemin qui porte aussi le nom incongru d’Alexander Watson Lane – un soldat du coin décédé pendant la Première Guerre Mondiale et dont Paul avait retrouvé la tombe en France -…

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La vue de chez Paul – © Elisabeth Blanchet

J’ai rencontré Paul en 2006, grâce à un autre ami, Laurent, qui m’accompagne pendant ce voyage le long de la frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. Notre projet, We Need To Talk About The Border, a pour but de collecter des histoires, des témoignages de frontaliers et de les interroger sur les conséquences du Brexit sur la frontière. Il se trouve qu’Ardara se situe un peu à l’écart de cette frontière aujourd’hui quasi-invisible mais il fallait que nous fassions ce détour, que nous allions faire ce pèlerinage à nous – tout près, d’ailleurs, du fameux purgatoire de Saint-Patrick – car Paul est décédé en janvier 2014, soudainement, d’une crise cardiaque à l’étage du plus grand des cottages. Il avait 74 ans.

Comment raconter Paul ?

Modestement, avec mes impressions, mes sentiments, ses histoires et le trop peu de temps passé avec cet homme drôle, inspirant, libre. Je suis allée pour la première fois au Green Gate en 2006. J’étais partie en vacances avec mes enfants Pauline et Léo – 9 et 5 ans à l’époque – et ma sœur Magali. J’avais loué une voiture à Belfast et nous étions partis en direction de Coleraine et du fameux Giant’s Causeway. Puis, suivant les conseils de Laurent, nous avions mis le cap plein ouest vers le Donegal, Ardara et le Green Gate.

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Falaises près d’Ardara – © Elisabeth Blanchet

Paul nous accueillit chaleureusement en nous prévenant de ne pas partir en courant à cause de l’eau marron qui coulait des robinets. « Ca vient de la tourbe, ce n’est pas sale ». On était au mois d’août mais il faisait froid. Paul utilisait la tourbe pour se chauffer. La pièce principale de son cottage était un véritable petit musée, son univers, ses bibelots, ses objets, ses livres avec chacun une ou plusieurs histoires. Son sens de l’humour nous séduisit tous.

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Il avait des cartes postales du Green Gate qui encourageait les jeunes mamans à donner le sein chez lui… Car, oui, Paul aimait les femmes et leur compagnie… Pourtant, il s’était isolé dans ce bout du Donegal. Qu’importe ! Il racontait que les femmes venaient à lui, que le monde venait à lui !

 

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Nous nous sommes posés quelques jours au Green Gate, nous avons écouté les conseils de Paul, exploré des endroits magnifiques comme les falaises de Slieve League où, bien sûr, j’ai eu une crise de vertige vertigineuse que mes accompagnateurs n’oublieront jamais. Je suis devenue verte de trouille sur cette route à un sens, ordonnant à tous de fermer les fenêtres et de ne pas dire un mot. Ma hantise était de croiser un autre véhicule avant d’arriver au bout de la route, seul endroit où l’on pouvait faire demi-tour.

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l’after drive aux falaises de Slieve League – © Magali Ohlund

Bref, je me souviens aussi d’une grande balade sur la plage de Marghera. Il y avait un vent fou qui chassait les nuages puis les ramener. Le soleil nous réchauffait quand il apparassait. La lumière était unique.

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Pauline

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Léo

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Selfie avant le selfie. Magali

Nous nous sommes réfugiés derrière un énorme rocher pour pique-niquer. Nous étions seuls au monde. Les jours ont passé, trop vite. Il y eut aussi un soir, au pub Nancy’s où Magali a eu une révélation en écoutant une guitariste jouer et chanter. Elle avait quelque chose. Une voix pure, profonde. Ce fut un moment inoubliable, un autre… Bref, les soirs aussi ont passé. L’amitié avec Paul s’est développée. Il passait du temps avec nous, racontait toutes sortes d’histoires, sur sa vie, sur ce coin d’Irlande qu’il adorait. Son humour, sa vision de la vie, sa manière de raconter les histoires me plaisaient, le personnage aussi. Il avait perdu sa mère très jeune, trop jeune. Il avait fait tout un tas de métiers : bibliothécaire à Casablanca, chauffeur chez Castel pendant les événements de mai 68, il avait monté la première librairie consacrée à la musique à Paris… Il avait même voulu être gardien de phare mais quand il sut qu’il fallait être deux dans un phare, il abandonna l’idée…

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Il aimait la solitude. Il la trouva ici, au Green Gate, qu’il eut l’occasion d’acheter dans les années 80 grâce à des amis rencontrés lors de précédents voyages. Il vendit sa librairie et quitta Paris pour de bon, pour s’installer au Green Gate et écrire un livre, un essai qu’il finit par publier près de trente années plus tard : Le Regard du Ventriloque. Un livre qui lui tenait à cœur et qu’il avait du mal à écrire. Avant le Green Gate, il avait sillonné l’Irlande pour trouver l’endroit qui l’inspirerait. Et c’est à Ardara que la baguette magique fit son effet. Mais la tentation du pub était trop grande. Il passa sans doute trop de temps à y boire et à ne pas écrire, ou alors à boire pour essayer d’écrire…

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Chez Nancy’s – © Elisabeth Blanchet

C’est dans un pub de Dundalk – autre ville frontière surnommée à juste titre El Paso par un officier fort sympathique de la Garda, John – que je reprends ces quelques lignes sur Paul. Après avoir quitté Ardara et repris la route le long de la frontière la tête pleine de nouvelles histoires et de rencontres.

Qu’aurait pensé Paul de ce projet ? Lui qui était toujours curieux ; lui qui avait traversé et peut-être aussi longé tant de frontières ? Qu’aurait-il fait de toutes ces histoires, des blessures des gens, indélébiles ? Car les cicatrices ne s’effacent jamais comme celles de cet homme ancien membre de l’IRA qui me montre sans pudeur l’endroit où la balle des forces armées britanniques est rentrée et où elle est sortie, à deux doigts de son cœur. Mais il ne veut pas raconter cette histoire devant la caméra. Il veut juste parler de la frontière aujourd’hui ou plutôt de sa quasi-absence, de la paix et de l’absurdité d’une hard border comme conséquence du Brexit. Il évoque aussi son idéal : une Irlande réunifiée. Cet homme nous parle devant un lac, de la terrasse de sa maison et nous montre une île sur le lac. Elle lui appartient mais personne ne sait dans quel pays elle est… Personne ne sait où le frontière coupe le lac.

Along the Irish-British border / Le long de la frontière Irlando-Britanniqie

Lîle de Martin au milieu du lac, une île sans frontière – © Elisabeth Blanchet

Qu’aurait aussi pensé Paul de cette rencontre avec deux policiers de la Garda dont le charmant John qui se mirent en quatre pour nous trouver, en rase campagne, des vestiges de la frontière comme cette cabane de douane abandonnée à Tully dans le Donegal ?

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John de la Garda et sa trouvaille – © Elisabeth Blanchet

Peut-être toute cette route parcourue, ces arrêts incessants aux points de passage – on en compte plusieurs centaines… -, toutes ces rencontres l’auraient fatigué, voire agacé ? Il aurait peut-être aspiré à plus de calme, à plus de recul, lui qui aimait sa propre compagnie. D’ailleurs, un des clients du Green Gate lui avait dit un jour : « Vous devez vous sentir seul ici ». Il lui avait répondu : « Non, puisque vous êtes là maintenant ».

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La tombe de Paul – © Elisabeth Blanchet

Demain, nous allons reprendre la route. Eternels curieux et éternels optimistes, cette ligne sinueuse qui sert de frontière entre les deux Irlandes est aussi pour nous un prétexte pour raconter les histoires des gens. Nos cartes mémoires et nos carnets de notes se remplissent comme les pintes de Guinness. Les Irlandais sont d’excellents conteurs. Paul n’a pas choisi ce pays par hasard. Il y repose désormais pour toujours, dans un petit cimetière entouré d’un muret de pierres, au beau milieu d’un champ, en bas du Green Gate.

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La troupe et mes pieds

 

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