En attendant Kusturica, chronique d’un entretien manqué

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En venant de Sofia en octobre dernier, je m’arrête à Küstendorf, l’ethno-village d’Emir Kusturica ou plutôt du “professeur” comme on l’appelle partout dans les Balkans. Après un bus pour Nis, puis un autre -interminable- pour Uzice, puis un taxi, j’arrive enfin, dix heures après mon départ à Mecavnik, alias Küstendorf. Et oui, Kusturica a en quelque sorte décliné son nom en le germanisant d’un “dorf” ( “village” dans la langue de Goethe).

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Il y a des chambres libres. Je réserve deux nuits. On verra après. Tout est joli à Küstendorf : bien conçu, décoré avec goût. Les maisons ont été achetées à des locaux et retapées à l’ancienne. Presque tout est en bois, même les ruelles du village qui portent les noms des idoles du professeur : Maradona, Dostoievski, Fellini, Andric, Djokovic, Visconti… J’arrive juste à temps pour la séance de 18h.

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Dans le petit cinéma surchauffé batpisé le Stanley Kubrick, on joue La vie est un miracle. C’est le dernier film que j’ai vu du réalisateur. Ca tombe bien. Ca me remet dans le bain car c’est pour les décors de ce film que Kusturica a entamé la construction de son village.

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Küstendorf est un drôle d’endroit : un complexe touristique à l’image de son créateur : haut en couleurs, balkanique, drôle, déjanté mais aussi raffiné et complexe ! On sent aussi que c’est une affaire qui tourne. Le professeur a décidément plus d’un tour dans son sac.

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La séance est finie, la guerre aussi mais le film rappelle qu’on s’est battus côté bosniaque à quelques kilomètres en contrebas de ce village artificiel. Je vais prendre un verre au bar Les Damnés. Feu de cheminée, jazz, fauteuils, une ambiance de sports d’hiver.

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Même si la neige n’est pas encore au rendez-vous, la station de ski serbe, Iver, n’est qu’à une dizaine de kilomètres. Près du bar, deux tables sont réservées “pour le professeur” révèle le barman. Serait-il dans les parages ? “Je crois que oui”, me confie-t-il en rougissant légèrement. Il continue ses confidences en me disant où Kusturica habite : “juste au-dessus du cinéma”.

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Pendant que je regardais La vie est un miracle, il était peut-être tout simplement au-dessus, en train de jouer aux échecs, boire un verre ou que sais-je ?

Alors, je guette, je passe mon temps aux Damnés. Il se trouve que j’ai une interview du maître des lieux à réaliser mais malgré maintes relances et  , le grand homme n’a toujours pas répondu à mes questions . Alors, je l’attends. Il va bien finir par venir boire un verre. J’ai tout mon temps, plein de choses à écrire, à rechercher, à éditer.

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L’endroit est idéal pour qui veut se couper du monde, vivre au rythme des trois repas quotidiens, de balades au grand air piquant de ces montagnes peu connues, pour qui veut lire, écrire, penser. La toxicité des emmerdements du quotidien semble s’arrêter aux portes de Küstendorf. Elle ne franchit pas ce décor de cinéma. J’y suis comme dans un film d’introspection.

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D’ailleurs, je ne fais pas de rencontres. D’habitude, je sympathise facilement. On vient me voir, me parler, on m’offre des coups, on m’invite à partager une tablée. Là, il ne se passe rien. Les curieux de ce village perché viennent en couple, en famille, en bandes et souvent pour la journée. Ils ne se mélangent pas.

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Seulement un type sympa vient me parler, il est en charge d’un groupe de jeunes geeks de Belgrade venus faire du Team bonding chez Kustu. Mais moi, je n’ai pas envie de faire du “bonding”, j’ai autre chose à faire : j’attends, j’écris, je lis, je regarde les tables réservées qui restent inoccupées, je me balade dans les décors de cinéma en plein air, je prends des photos et je me prends à m’attarder sous les fenêtres du dessus du cinéma.

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Le temps passe et je crois de moins en moins à une rencontre, mais j’ai envie de rester plus longtemps – malgré l’attrait de Sarajevo -, je réserve une nuit de plus. J’ai des idées à Küstendorf, j’écris, sans m’arrêter. Je pense au-delà de la capacité habituelle de mon pauvre cerveau. Peut-être est-ce cette drôle d’attente qui me stimule ou tout simplement, la routine d’une retraite au sommet de montagnes magiques ?

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Entre autres, c’est sur lui, Kusturica, que j’écris, sur sa carrière, sa vision du cinéma et de l’art, sur la Serbie, ses positions politiques et ses projets contreversés comme Andricgrad, une ville toute en pierre – après le village en bois- bâtie en l’honneur de l’auteur du roman Un pont sur la Drina, Ivo Andric. Construite à Visegrad en Bosnie mais en Republika Srepska, Visegrad a son cinéma, Dolly Bell – titre du premier long métrage de Kusturica -, une académie de cinéma, une bibliothèque, des magasins et des cafés – dont un arborent côte à côte les portraits dans l’ordre de Mère Teresa, Ghandi, Fidel Castro, Che Guevara et… Poutine ! – . Drôle d’ambiance dans cette ville en stuc qui abrite aussi une église orthodoxe, réplique d’une autre, perdue en même temps que le Kosovo.

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Bref, Kusturica dérange au point que son dernier film On The Milky Road a été refusé à Cannes. Un affront pour cet homme aux deux palmes d’or. Un homme dont le cinéma m’a fait tomber amoureuse des Balkans, de leur folie, de leur intensité. Un homme aux multiples facettes que je ne rencontrerais pas. Il vient de partir. J’en ai la confirmation par ce sympathique chauffeur de taxi qui s’appelle Milos et propose de m’emmener à Sarajevo. Milos, c’est un peu le chauffeur de la famille. “Oui, il est parti de bonne heure ce matin à Belgrade. Il a un avion à prendre pour Mexico. Vous savez qu’il a un groupe : le No Smoking Orchestra”, m’explique Milos. Oui, je sais. J’ai un vague pincement au coeur mais je me reprends vite. Nous avons vécu quelques jours côte à côte sans nous croiser. Ainsi en ont décidé les dieux de toutes les religions des Balkans. Et de toute façon, il ne faut jamais rencontrer ses idoles.

Mon article, Kusturica Dream, dans LM Magazine

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