Retour à Sarajevo 2/2

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… Oui, le film Welcome to Sarajevo de Michael Winterbottom qui raconte l’histoire vraie d’un journaliste britannique qui sauve les enfants d’un orphelinat de Sarajevo en pleine zone de tirs. La ville est bardée de références, d’images et de mots, ceux de François Maspero dans Balkans Transit. Une lecture qui ne me quitte pas pendant ce voyage. Je relis ce passage sur la Bibliothèque de Sarajevo, sur le courage des gens, sur la vie pendant le siège de Sarajevo. Des mots, des phrases poignantes et la survie au jour le jour ou plutôt la mort à petit feu, l’enfermement dans la ville et l’impossibilité de la quitter.

Sarajevo Postcards

Vingt ans plus tard, les choses ont changé. On parle anglais à Sarajevo, même à la boulangerie du coin près de l’hôtel. D’ailleurs, la réceptionniste dont l’anglais est parfait, me complimente sur mon nom “célèbre”. Je ne comprends pas. “Cate Blanchett! Are you related to her?”. J’étais à des années-lumières d’une telle comparaison. “Of course, she is my Australian cousin”. Elle ne sait pas si c’est du lard et du cochon. Je la rassure très vite, et la déçois en lui disant que je plaisante…

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Le café turc m’attend car la chambre n’est pas encore prête. J’étudie le plan de la ville. Sa géographie se remet en place dans ma tête. Je vais marcher dans la vieille ville, puis le long de la rivière Miljacka. Les impacts de balle sur les murs sont toujours là. On n’a pas pris la peine de les couvrir, de les effacer. La ville enclavée est plus belle que jamais dans cet après-midi d’automne au ciel bleu sans nuages. Il y a dû en avoir d’autres après-midis ensoleillées comme celles-ci. Des après-midis dérangées par des tirs, des cris, des moteurs de voitures qui roulent à toute allure, dérangées aussi par des silences de mort.

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Je marche jusqu’au Café Tito. J’y étais allée une douzaine d’années auparavant. Ca m’avait surprise. Comment donner le nom d’un dictateur à un café ? Il est toujours là mais cette fois, il ne me laisse pas le même souvenir. C’est un bar sans âme, la musique insipide est trop forte. Les babioles, les photos, les coupures de presse qui décorent le bar et toutes liées au Maréchal ont quelque chose de faux. La lumière rouge ne fait qu’accentuer cette mise en scène à touristes. Tito fait vendre des bières. Tant mieux mais moi je n’en boirais qu’une. La lumière tombe dehors et je n’ai pas fini mon périple.

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Je retourne sur “Sniper Alley”, au pied du fameux Holiday Inn où logeaient les journalistes. Aujourd’hui, l’hôtel est flambant neuf, tout repeint en jaune et a laissé de côté le suffixe “Inn”. La chaîne n’en voulait peut-être plus à cause de l’usage abusif des matelas comme boucliers…

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Qui sait ? En tout cas, le Holiday est un hôtel de luxe et ça et là, sur l’avenue qu’il borde, des gerbes de fleurs, des noms rappellent que des gens sont tombés sous les balles des snipers. De nouvelles tours en verre, – tiens d’ailleurs, les Twin Towers de Sarajevo sont toujours là -, en contraste total avec l’architecture austro-hongroise du centre ville, ont poussé. On sent un certain investissement qui me donne envie de m’enfermer dans un bon vieux bar. Le moment est venu d’aller boire une bière. Le soleil de l’après-midi a laissé place à une nuit froide et sèche de montagne.

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La montagne que j’ai envie d’explorer. Comment ? Je n’ai plus qu’une journée entière à passer dans la capitale de Bosnie Herzégovine. Alors il me vient une idée : les Jeux Olympiques de Sarajevo, de l’hiver 1984 quand le Maréchal Tito tenait encore son monde. Que sont devenues les infrastructures ? Je fais des recherches et me mets en marche le lendemain matin pour le Zetra Olympic Hall, toujours en fonction.

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Je n’y trouve rien d’extraordinaire à signaler, sauf la vue sur un cimetière qui n’en finit pas. Un cimetière en pente où des milliers de tombes musulmanes sont voisines de pierres tombales orthodoxes.

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Les morts remontent aux mêmes années, celle du siège entre 1992 et 1995. Les morts peuplent la ville, c’est comme un quartier ironiquement vivant : le vas et vient des visiteurs du cimetière ne cesse pas. A Sarajevo, on vit avec les morts.

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Je marche vers la gare routière. Je me dis que je vais peut-être trouver un bus qui pourrait m’emmener vers le Mont Igman où se trouve d’après mes lectures le tremplin de saut à ski de 1984. Aucun bus ne s’y rend. Il faut traverser un bout de Republika Srpska. Il va falloir prendre un taxi. Les chauffeurs me voient venir… Je réussis à négocier un prix correct et me voilà partie dans les banlieues de Sarajevo. Le chauffeur s’appelle Eddy. On a du mal à communiquer. Il peine à trouver ce fameux tremplin, se perd dans les montagnes, fait demi-tour, demande son chemin. On se retrouve dans une station de ski tout neuve qui se prépare à un nouvel hiver… mais pas de vieux tremplin, jusqu’à ce que nous retournions sur nos pas et qu’en allant plus loin sur une route déjà empruntée, nous y arrivions.

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De chaque côté de la route, des signes montrent que les bois ne sont pas encore déminés, qu’il ne faut pas s’y aventurer pour cause de saloperie de mine antipersonnelle. Eddy tourne à gauche : au creux d’une clairière, elle est là, plantée au sommet d’une piste noire. Le bas du trempli est muré. Et le mur orné de graffitis. En bas à l’arrivée, un hotel en grande partie abandonné et un podium en béton pour les médaillés d’il y a trois décennies.

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La nuit va bientôt tomber. Je dis à Eddy que je vais grimper, que je n’en ai pas pour longtemps, que je veux me rapporcher pour faire des photos. “Pas de problème”. Et je monte les petites marches étroites, sans rembardes, envahies par la pelouse jusqu’au moment où, bêtement, je regarde derrière moi, en bas. J’avais oublié ce maudit vertige.

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Et me voilà clouée par la trouille sur ces marches abandonnées qui mènent à une piste de saut à ski abandonnée, entourée par une forêt qui n’a pas encore été déminée. La nuit tombe. Mes jambes sont paralysées par la peur. Eddy est-il encore là ? Oui, je vois sa voiture, et il attend ses euros. Je finis par récupérer la mobilité de mes guiboles. Je redescends comme une tortue. C’est pitoyable. J’y arrive. J’ai mal au ventre. Il y a de la lumière au rez-de-chaussée de l’hotel. Le bar est ouvert. Un couple le tient. Eddy est là, assis, en pleine conversation avec eux. En voyant ma tête, ils me disent que je ferais mieux de boire un coup. Je m’éxécute, soulagée d’être là, observatrice de leur débat politique dans lequel le nom de Tito revient sans arrêt. Je soupçonne encore la nostalgie…

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Eddy n’a pas l’air de m’en vouloir de m’être éternisée sur les hauteurs de la piste de ski. Il n’a pas l’air d’être pressé de partir non plus. Finalement, je lui suggère de partir.

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Après trois bonnes heures en sa compagnie, je réalise qu’il parle allemand. Enfin, nous pouvons communiquer. Et là, il se lache, me raconte le Sarajevo de la guerre, de ses filles, l’une de 30 ans, l’autre de 15 ans. “Oui avec la même mère… Il y a eu la guerre, on ne pensait pas à avoir des enfants.

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On ne savait pas si on allait survivre. On ne marchait plus, on courait. Quand on roulait, on allait à 100km/h en plein Sarajevo, on ne roulait pas droit”, Eddy raconte la guerre tout en traversant un bout de Republika Srpska.

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Comment sait-il qu’on est dans l’entité serbe ? “On le sait, c’est tout. Ils nous demandent toujours ce qu’on fait là, pourquoi on est là mais on est bien obligé de passer par là… Ils sont serbes, ils n’aiment pas vivre là, alors pourquoi sont-ils là ?”

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La route redescend sur Sarajevo. Eddy me dépose dans le centre. Je dois partir tôt le lendemain matin et je pense déjà à revenir à Sarajevo.

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