Liberland, le pays qui n’existe pas / Agnès Villette / Partie 2

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Photos : Agnès Villette / Elisabeth Blanchet
Jeunes, éduqués et allumés
Anton, un jeune étudiant en Architecture de Vienne, Tim un Américain de Floride, Yoshi alias Niels, un ancien comptable hollandais reconverti après le poker dans les crypto-monnaies, Crom un Brésilien issu d’une tribu amazonienne ou encore Attila, un étudiant hongrois, tous avaient à un moment donné croisé les idées libertariennes, sur les réseaux sociaux, avec le mouvement Anonymous, par leur pratique de hackeur ou leur goût pour les crypto-monnaies. Comme l’évoquait Kenneth Lillieholm, chef des opérations, ex service spéciaux de l’armée danoise : « Nous avons deux types de personnes qui débarquent. Il y a des anarchistes puristes qui ne veulent pas de gouvernement. Les autres sont des minarchistes, avec pour principe un gouvernement minimal. Mais nous partageons la même base idéologique libertarienne. » Parmi eux se trouvaient une poignée d’anciens GI de l’armée américaine. Etrange composite d’idées, de testostérone et d’énergie, qui allait des anarcho-capitalistes aux ultra libéraux, en passant par des aventuriers en quête d’une cause. Ou d’un peu d’action. « Il y a trois types d’individus qui viennent au LSA, les touristes, ceux qui viennent nous aider à construire Liberland, et ceux qui viennent pour se faire arrêter.»

Mission Liberland

L’action arriva très vite. Elle devint d’ailleurs le fil conducteur de l’été libertarien. Elle servit aussi intelligemment à définir les paramètres élémentaires d’un état en devenir et surtout en construction. Le 10 mai 2015, le président Jedlicka fut arrêté par la police des frontières croate pour avoir illégalement franchi la frontière entre Croatie et Liberland. Retenu quelques heures au commissariat, il finit par en sortir proclamant l’arrestation illégale. La Croatie ne reconnaissait pas l’existence du Liberland, considérant que le territoire lui appartenait. « Comment peut-on m’accuser de franchissement illégal de la frontière si la frontière n’existe pas? » demandait avec pertinence le président. Pour compliquer l’affaire, peu de temps auparavant, le ministre des Affaires Etrangères serbe avait déclaré que la Serbie ne réclamait pas ce territoire. D’autorité et suivant les cartes cadastrales du XIX ème siècle, Gornja Siga – ancien territoire de chasse où se trouve Liberland – lui revenait avec quelques autres enclaves disparates dont j’ai parlé plus haut. Le problème devenait donc purement croate. “Merci de nous aider à déterminer les frontières du Liberland,” criait souvent le président aux patrouilles fluviales qui s’approchaient du bateau de LSA. En effet, la première étape pour un état consiste à définir son territoire. Ce sont les policiers qui le firent, à leur corps défendant, en arrêtant systématiquement toute intrusion des activistes sur le territoire. Trente militants furent arrêtés pendant l’été. Ainsi pouvait-on commencer à définir les limites du nouvel état. 
Tous les scénarios furent imaginés. Toutes les possibilités exploitées. Il fallait à tout prix pénétrer sur Liberland, déjouer les forces de police, planter le drapeau et rester aussi longtemps que possible sur le territoire.
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Ulrik

Au départ, les arrestations faisaient partie du scénario, une manière de tester les autorités croates, de les prendre en faute. Celles-ci s’accumulèrent. Bien que dans l’Union Européenne, les geôles de la prison d’Osijek ne semblent pas avoir beaucoup changé depuis l’ère titiste. « Je n’ai pas du tout envie d’y retourner » racontait Ulrik Haagensen, un Danois de 32 ans arrêté en juin qui séjourna 4 jours, « dans une cellule avec 12 autres prisonniers, des voleurs et des criminels. » Dévisageant Ulrik, grand gaillard solide au sourire triomphant, on comprend que ces 4 jours n’ont pas toujours été facile. La riposte des Croates consista à augmenter les amendes, passant en quelques semaines de 2 100 Kunas soit €275, à 18 000 Kunas, €2 350. Le LSA paya systématiquement les amendes et les cautions pour éviter la prison aux activistes. Chaque arrestation était documentée, scrutée par l’avocate croate du LSA Sonja Prstec pointant que « la Croatie se retranchait derrière l’article de la convention de Schengen sur les frontières » pour légitimer ces arrestations. Une explication bien contestable.
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James Bond sur le Danube
La stratégie évolua. Alors que les arrestations siphonnaient des sommes de plus en plus importantes, et que le LSA avait suffisamment engrangé de dossiers potentiellement exploitable pour contester juridiquement leur légalité, les missions devinrent plus complexes. Il s’agissait d’abord de tester tous les points faibles de la juridiction croate. Ayant constaté que des pêcheurs croates munis d’un permis de pêche avaient le droit de se balader sur Liberland, les Libertariens devinrent des pêcheurs du dimanche dûment munis de leur permis de pêche en règle. Ils furent arrêtés. « On envoya une mission de charme » racontait Lillieholm « avec l’équipe féminine tchèque de volley. » La police les intercepta. « On a perdu sept bateaux pneumatiques» ajoutait-il, amusé. Aussi, avec le temps, les missions devinrent d’avantage un exercice médiatique soulignant via les réseaux sociaux l’ineptie de la situation et tournant en ridicule les autorités croates. Peut être, y avait-il une velléité de les avoir à l’usure… Il n’en fut rien, le territoire est toujours à ce jour patrouillé jour et nuit, par la terre et par le fleuve.
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Pour atteindre le territoire, il existe trois possibilités. Par la terre, côté croate, en empruntant la route longiligne construite sur la digue censée bloquer les crues du Danube et qui s’étire parallèlement à celui-ci. Après avoir parcouru la digue sur 4 km, on peut quitter la route et s’enfoncer dans la touffeur de la forêt, par les petits chemins de traverse et rejoindre ainsi la terre rêvée. Mais l’unique route était bien trop surveillée. Etrangement, le LSA n’a jamais tenté de débarquer par les airs. Les Libertariens avaient pourtant en tête les images de plages de sable blanc, comme celle d’un atoll du Pacifique, que Jedlicka avait ramenées de son survol du Liberland avec l’équipe des journalistes du New York Times et de Bloomberg.
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Alex et Vit

 

Par conséquent, c’est par le fleuve que les principales tentatives furent lancées. Comme celle du dimanche 9 août 2015, avec son cortège de journalistes venus, le temps d’un week-end, s’injecter un peu de frisson et d’adrénaline avant de retourner dans leurs rédactions, s’interroger avec perplexité sur l’avenir du Liberland. Ce jour-là, la mission était établie comme un plan de bataille. Le bateau du LSA, avec à sa proue le drapeau claquant au vent, servirait d’appât en narguant la navette de la police. Simultanément, en aval, sur une barque à moteur pilotée par un slovène cagoulé, deux activistes se préparaient à mettre le pied sur Liberland, caméra Go-Pro fixée à la taille, bien résolus à ne pas se faire prendre. Deux personnalités on ne peut plus différentes. Alex un jeune britannique de 20 ans arrivé la veille en vélo d’un tour des Balkans à deux roues. Et OB, un Américain à la cinquantaine bien tapée, adepte du whisky et du démon, prêcheur évangéliste en Chine…
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OB

Le ballet nautique qui s’en suivit fut haut en couleur. Tombés dans le panneau qui leur était tendu, les policiers croates ont suivi la frégate, essayant d’anticiper son plan d’abordage sur Liberland. Finalement prévenus par des douaniers postés sur la plage qui avaient aperçu à quelques centaines de mètre la barque approcher, l’embarcation de la police obliqua à 90 degrés et traça à toute allure en direction de la plage dont OB et Alex s’approchaient. Pour compliquer l’affaire et ouvrir un troisième front, Nikolajsen, chef connu de la police et immédiatement reconnaissable par son habituel chapeau de paille effrangé se jetait à l’eau, feignant de rejoindre l’Eldorado à la nage. Dilemme pour les policiers, attraper le meneur ou deux activistes encore inconnus de leur service de renseignements ? L’hésitation leur fut fatale. OB malgré un accostage lamentable dû à une condition physique discutable et Alex véloce et piqué à l’adrénaline eurent le temps de regagner la barque. Il fallut s’agripper aux rebords de l’embarcation. Le pilote de la police, furieux et floué, tenta autant qu’il put de retourner la barque, la frôlant et l’encerclant afin de créer des remous pour faire capoter les 5 membres d’équipage.
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Dark Danube
Avec l’arrivée de l’automne tout changea. Les activistes repartirent les uns après les autres. Ne restèrent au QG de Bezdan que 3 membres de LSA dans la maison qui s’était vidée. Un ciel gris et bas se plaqua sur le paysage. Les missions n’étaient pas parvenues à entailler la volonté des autorités croates. Liberland n’avait pas obtenu de reconnaissance diplomatique. Le site du LSA annonça la suspension des activités pendant l’hiver, donnant rendez-vous aux activistes au printemps à venir. Le président retrouva ses quartiers à Prague et poursuivit son lobbying : Qatar, Koweit, US, Dubai …. Lors d’une des dernières missions de septembre, le bateau du LSA avait été saisi par les autorités croates. Il était arrimé juste en bas du poste frontière, en dessous du pont de Batina d’où on pouvait l’apercevoir. Tout semblait s’enfoncer dans un hiver qui s’annonçait long et gris, comme le paysage qui avait subitement abandonné son allure estival. Les 3 derniers activistes attendaient impatiemment de partir, l’humeur était assez étrange, délétère et cinglée après tous ces mois d’euphorie et de camaraderie. 
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Liberland pour autant n’a pas dit son dernier mot, sur le modèle estonien des résidences digitales, l’état faute de consolider son territoire évolue sur un modèle virtuel, mais où la citoyenneté assurerait la possibilité d’ouvrir des compagnies, de gérer des affaires. Au printemps 2016, le bureau de Zaha Hadid, lança un concours d’architecture pour un peuplement futur du territoire. Les plans d’architectes qui furent sélectionnés donnent à voir des tours immenses, des jardins suspendus, des installations high tech, un univers bigarré à la Blade Runner. Patrick Schumacher, bras droit de Zaha Hadid, l’architecte chargé du concours, imagine aussi des maisons flottantes, qui pourraient être ancrées dans les eaux territoriales, tout près du Liberland. Ce télescopage entre l’ultra modernité et le territoire encore sauvage et inhabité de Gornja Siga reste la meilleure manière d’appréhender l’histoire du Liberland. Profondément, il s’agit toujours d’un vieux rêve universel, celui de conquérir de nouveaux espaces et de vivre selon ses désirs.
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Et bientôt…notre documentaire, Liberland of the Free
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