Liberland, le pays qui n’existe pas / Agnès Villette / Partie 1

Près de deux années après la naissance du Liberland, micronation créée par le politicien tchèque libertarien Vit Jedlicka sur les bords du Danube, Agnès Villette donne un état des lieux d’un pays en quête de territoire.

Liberland : le pays qui n’existe pas

Photos : Agnès Villette, Elisabeth Blanchet
Si l’on en croit le moraliste Chamfort, politique, intrépidité et raison n’ont rien d’antinomique. “Il y a peu d’hommes qui se permettent un usage rigoureux et intrépide de leur raison, et osent l’appliquer dans toute sa force. Le temps est venu où il faut l’appliquer ainsi à tous les objets de la morale, de la politique et de la société. Sans quoi on restera dans la médiocrité.” D’intrépidité, il fut beaucoup question cet été 2015, sur les bords du Danube entre Croatie et Serbie, dans ce coin replié de la Voïvodine, acculé à la frontière hongroise, et par conséquent aux frontières de l’Union Européenne. D’intrépidité comme de raison politique d’ailleurs, pour cette mise en oeuvre expérimentale de Real Politik in situ. Deux mois plus tôt, précisément le 13 avril, le politicien libéral tchèque Vit Jedlicka passa à l’action.
Liberland President Vit Jedlicka
Biberonné depuis l’adolescence par La Loi de Frédéric Bastiat, l’un des fondateurs de la pensée libertarienne et passé par les bancs de l’institut libertarien Cervo, de Prague, il peinait à mettre en œuvre son programme à l’intérieur du Free Citizen Party tchèque auquel il appartenait alors.
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C’est sur un petit territoire de 7km2 d’une enclave inhabitée au bord du Danube, côté croate que Jedlicka planta le drapeau de son nouvel état le Liberland. Le choix de la date n’avait rien d’anodin. Il assurait la filiation de son état auto-proclamé avec les pères fondateurs de la constitution américaine, comme Thomas Jefferson, dont c’est le jour de naissance. Devançant les sceptiques, Jedlicka proclamait « 7km2, c’est plus grand que le Vatican ou Monaco. On construira en hauteur !»

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Une terre sans maître
Sur ce bout de terre, envahi de moustiques et habité par des cerfs et des renards, Vit Jedlicka entend créer un état ultra-libéral, où mettre en place les principes de la constitution du Liberland sur laquelle il planchait. La devise du nouveau pays est claire et synthétique: « To live and let live. »
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Son drapeau ramasse en quelques symboles héraldiques tout un programme : sur un fond jaune symbolisant l’or et barré de la bande noire de l’anarchisme se détache un écusson où l’oiseau de la liberté s’envole entre le bleu du Danube et l’arbre d’abondance. Ce jour-là, ils étaient trois, le politicien, sa fiancée et un vieil ami de fac. S’abstenant de voter pour lui-même, il l’emporta par 2 voix, et fut proclamé premier président du Liberland. Le choix de ce territoire pourrait sembler saugrenu s’il ne soulevait des enjeux diplomatiques compliqués et potentiellement explosifs.
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Ayant cherché où créer le Liberland, il avait trouvé sur Wikipedia une liste de Terra Nullius, où mettre en œuvre ses idées politiques. Terra Nullius est le terme consacré pour désigner les rares territoires de la planète qui n’ont pas été attribués. Ils sont à ce jour peu nombreux. Il y avait bien un territoire plus vaste sur la frontière entre Sud et Nord Soudan, mais c’était peu pratique. En apparence, l’enclave du Danube se prêtait à des exercices diplomatiques plus aisés. C’est finalement pas trop loin de Prague où le président réside que Liberland trouva son territoire. 
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Une histoire kafkaïenne
Après la guerre de Yougoslavie, comme l’explique Zoran Drazic, un géographe serbe, – supposément ambassadeur officiel de Liberland pour la Serbie pendant quelques mois, – « en 1992, le Danube servit de frontière naturelle entre les deux états ennemis de la Serbie et de la Croatie. Toutefois, la frontière ne fut jamais réellement établie. Au XIXème, le cours du Danube fut modifié afin de faciliter la circulation fluviale, distribuant ainsi, grâce à des cours secondaires, des parcelles de terre des deux côtés du fleuve. » Ces territoires de chasse, souvent inondés pendant les crues du Danube n’ont pas dû présenter un intérêt suffisamment stratégique pour que la commission de la Cour Internationale de Justice, basée à La Haye, qui statue sur les frontières étatiques, s’y penche. Or, suivant que l’on applique l’ancien tracé du Danube ou sa version actuelle, plusieurs territoires serbes se retrouvent côté croate et plusieurs poches croates côté serbe. Un imbroglio kafkaïen qui renoue avec l’esprit parfois déroutant de ces territoires de l’Europe de l’Est. Un status quo qui perdure depuis l’entrée en 2013 de la Croatie dans l’Europe. Sans parler que le pays a officiellement demandé à intégrer la zone Schengen… On peut comprendre l’exaspération des autorités croates, prises en flagrant délit de négligence lorsque Liberland revendique ce territoire, pointant ainsi une irrégularité de taille, mais j’y reviendrai dans la suite de ce texte.
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Ce jour d’avril, il faisait beau. Sur la photo prise pour l’occasion, on voit le président, jovial, tenant fièrement le drapeau se détachant d’un arrière-plan composé d’une bicoque en ruine entourée d’une nature verdoyante. Après le planter de drapeau, Jedlicka fit un discours devant la maigre assistance. Le cliché et le communiqué de la déclaration du Liberland furent postés aussitôt sur le site internet du nouvel état, entraînant illico un nombre cataclysmique de demandes de nationalité. En quelques semaines, le Liberland avait plus de 140 000 demandes de citoyenneté, nombreux étaient ceux qui souhaitaient rejoindre le territoire et qui adhéraient aux promesse de Jedlicka: pas d’impôts, liberté totale, pas d’armée, libéralisation de la drogue, dans un état réduit à son expression minimale. La provenance des requêtes de ses futurs citoyens intringua alors beaucoup le président. C’est de Tunisie, d’Egypte, de Libye, du Turquie que provenaient les emails, autant de pays où le terme liberté résonne d’une bien autre manière.
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Vikings de l’ère digitale
C’est aussi d’Europe du Nord que débarquèrent dès le mois de mai, un groupe de Libertariens danois qui allaient imprimer leur marque sur l’été de tous les possibles. Si leur présence reste brève dans le déroulé de l’Histoire de la nouvelle nation, elle n’en fut pas moins déterminante.
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L’attrait du Liberland auprès des Scandinaves semble à première vue paradoxal. Au Danemark, où règne l’état providence, les Libertariens, nombreux au vu d’une population d’un peu plus de 5 millions, vivent l’ingérence de l’état comme une entrave à la liberté individuelle et entrepreneuriale. Ils avaient appris l’existence du Liberland sur internet. Leur raisonnement fut simple. Ils appliquèrent à la lettre les principes libertariens, si Liberland est proclamé, pourquoi ne pas s’en réclamer aussi. LSA (Liberland Settlement Association) fut alors crée, et les tâches se répartirent, disons presque de manière darwinienne, Vit Jedlicka assurait la représentation diplomatique et médiatique et le LSA prenait en main la partie opérationnelle.
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LSA était mené par le charismatique Niklas Nikolajsen, un CEO de courtage en bitcoin basé en Suisse. L’argent ne tarda pas à arriver. La rumeur évoquait 6 donateurs principaux qui furent secondés, via les réseaux sociaux, par des donations en bitcoin. Même s’il reste toujours difficile à ce jour de chiffrer les sommes réelles, Nikolajsen proclamait en juillet 2015, «nous disposons de $10 000». Dans la grande tradition des conquérants et explorateurs, leur page Facebook lança une invitation à les rejoindre pour conquérir la terre promise. 
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Cet été là, le ciel fut bleu tous les jours. Les habitants de la petite bourgade de Bezdan, côté serbe, regardaient avec amusement l’arrivée de ces jeunes venus d’ailleurs qui convergeaient vers une grande baraque kitsch, louée par les membres permanents de LSA qui y établirent dès la fin mai leur QG.

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Située près du canal, sur Kanalska, la bâtisse traînait une sale réputation liée à la mafia serbe, elle en avait du moins le mauvais goût, mais offrait un confort moderne assez rare dans ces campagnes reculées. Garées en quinconce devant l’entrée surveillée par une caméra de surveillance, on trouvait des voitures avec des plaques d’immatriculation venues de toute l’Europe. Dans le village, le temps d’un été, on croisait dans les cafés et les bars, un mélange cosmopolite et bigarré de jeunes, parlant tous l’anglais, qu’animaient les mêmes idées libertariennes. Il était facile de les repérer. Dans les cafés, ils étaient penchés sur leurs macs. Dans la rue, ils n’avaient vraiment pas l’air du coin. Entre mai et septembre, 400 personnes défilèrent, certains pour quelques heures, d’autres pour quelques semaines, certains de loin, du Brésil, des US, les plus téméraires, comme ce fut le cas pour une poignée d’entre eux, sans billet de retour.
LSA boss Niklas Nikolajsen holding Liberland flag on one of the 2 LSA boats
Dès avril, la Serbie avait officiellement annoncé qu’elle considérait l’annexion du territoire par le Liberland comme « une action frivole ». Depuis, elle n’a pas varié son attitude, pragmatiquement intéressée par les déroulements futurs et les retombées dont le pays pourrait bénéficier. Profondément, ce nouvel état à sa frontière, surgi de nulle part, lui offre un moyen inouï de se moquer des Croates.
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Aussi, LSA opéra en toute liberté côté serbe : acheter, négocier ou louer l’équipement impressionnant qu’ils réunirent pour les missions de conquête du Liberland, voiture, vedette, barque à moteur… Ils furent vite rattrapés par une autre réalité du pays, la corruption galopante qui prévaut ici lors de toute transaction. Le 4/4 qu’ils achetèrent tomba en panne quelques jours après son achat. Le moteur se détacha littéralement de l’engin alors qu’ils empruntaient des chemins de traverse pour rejoindre la célèbre et bien nommée Mosquito Island sur les rives danubiennes, juste en face de Liberland, côté serbe. Le loyer de la villa de la mafia flamba à 1000 € mensuels. La barque à moteur, achetée d’occasion à un tenancier de guinguette des bords du fleuve, impliqua une liste obscène de pots de vin. Il subtilisa même l’embarcation pour redemander une seconde volée de liasses de Dinars serbes.

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Sans être en opposition ouverte, les Serbes manifestaient combien, il est aventureux de venir faire du business de ce côté-ci des Balkans. Pour autant, on n’enlèvera jamais aux Serbes leur ouverture d’esprit face à cette bande d’activistes en tant soi peu envahissants. Loin d’être obtus, ils gardaient une curiosité amusée pour les idées libertariennes que ces jeunes venus de pays riches et développés leur serinaient. Dans ces pays, le nationalisme a fait des ravages. On comprend vite la politique, presque de manière instinctive. On sait trop bien qu’elle peut être dévastatrice. Ici, le mot liberté a acquis un sens plus fort, lesté par l’histoire. 

Partie 2 la semaine prochaine !

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