Retour à Sarajevo : Escale à Visegrad

Sarajevo Postcards

C’est étrange de reprendre une route déjà empruntée une douzaine d’années plus tôt, de la reprendre dans des conditions totalement différentes et presque par accident.

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Après un séjour éprouvant en Roumanie puis en Bulgarie, j’ai décidé de partir seule sur les routes de la Serbie du sud, de Sofia à Mokra Gora via Nis, au gré des transports en commun et de la bonne volonté des opérateurs de me donner les bons itinéraires… Six jours devant moi et un billet de retour pour la France depuis Zadar en Croatie. Et de Mokra Gora à Zadar, il n’y a pas vraiment d’autre solution que de passer par Sarajevo.

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Après trois jours d’une drôle de retraite, intense et nécessaire à Küstendorf, l’ethno-village de Kusturiça perché sur hauteurs de Mokra Gora, j’ai repris la fameuse route. Cette fois, ce n’est pas en famille avec deux petits enfants, un mari et une vieille Opel que je fais la route mais seule et dans un taxi qui me fait un prix défiant toute concurrence pour m’emmener jusqu’à la majestueuse Sarajevo avec un arrêt à Visegrad en prime – le temps que je veux – . Milos, le chauffeur de taxi, parle allemand. Dans les Balkans, c’est une langue toujours fort utile et je bénis mon père de m’avoir fait “prendre” allemand première langue en 6ème et surtout le destin de nous avoir envoyés madame Pitel, qui nous donnait envie – ja, es ist möglich! – d’apprendre la langue de Goethe et aussi la langue d’autres personnes beaucoup moins fréquentables. L’allemand a toujours du mal à se remettre du nazisme. C’est un fait. Mais je m’égare de la centaine de kilomètres qui séparent Küstendorf de Sarajevo.

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Visegrad, Un pont sur la Drina, le chef d’oeuvre du prix nobel de littérature Ivo Andric. Et Andricgrad (la ville d’Andric), une ville dans la ville, nouveau projet mégalomaniaque d’Emir Kusturica. Le Professeur, comme tout le monde l’appelle ici, a fait construire une ville de pierres pour servir de décor à son prochain film, une interprétation du roman d’Andric.

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Milos m’entraîne sous l’arche d’entrée de ce qui ressemble plus à un Disneyland des Balkans qu’à une “vraie” ville : boutiques, banque, bars, restos, une école d’arts dramatiques, des statues de Nicolas Tesla et bien sûr d’Ivo Andric, et au bout de la ville, sur un triangle de terre qui pointe sur la Drina, une église orthodoxe – Kusturica, né à Sarajevo, s’est fait baptisé orthodoxe en 2005 -.

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Aucune trace de l’influence musulmane dans le projet du Professeur. Et pourtant, le fameux pont sur la Drina est une oeuvre architecturale du 11ème siècle, réalisée sous l’Empire Ottoman et classée au patrimoine de l’Unesco.

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Milos connaît tout le  monde à Andricgrad. C’est un peu le chauffeur de la famille Kusturica et aussi celui des stars qui viennent au festival de film organisé chaque année au mois de janvier à Küstendorf. Tout à l’heure, en passant la frontière serbo-bosniaque et après avoir mis sa pancarte “Equipe de tournage” avant de discuter très chaleureusement avec le douanier bosniaque, qui le plus naturellement du monde jouait avec une liasse de billets dans sa main, m’a gentiment dit que j’étais assise “à la place de Monica Bellucci”… Mais revenons à Andricgrad où nous décidons de prendre un café. Nous sommes assis sous un portrait géant de … Poutine. Il fait partie d’une série de portraits pour le moins déconcertante avec dans l’ordre : Mère Térésa, Gandhi, Fidel Castro, Ernesto Guevara et Poutine !

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Mon serbe est limité mais je sens que Milos et l’une de ses connaissances se sont lancés dans des discussions politiques sur la Republika Srpska (l’entité serbe de Bosnie qui a des poches un peu partout sur le territoire bosniaque et dont Visegrad fait partie). Milos n’est pas pressé. Ca tombe bien, moi non plus. Il est tout de même temps de reprendre la route, une route qui laisse le fameux pont sur sa gauche, un pont, symbole de la réconciliation des religions dans le roman d’Andric mais aussi hélas le théâtre récent de centaines d’éxécutions de civils musulmans égorgés par des Serbes et jetés dans la Drina pendant la guerre qui opposa la Serbie à la Bosnie de 1992 à 1995.

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D’ailleurs, la route qui grimpe dans la montagne est bordée de vestiges de la guerre, des cimetières musulmans aux tombes identiques et presque “fraîches”, des maisons truffées d’impacts de balle, des villages abandonnés, détruits par le feu. Malgré la beauté des paysages, l’ambiance est plombée, plombante. Milos sent le malaise et se remet à causer. “Maintenant, il n’y a plus de problèmes entre Croates, Musulmans et Serbes. C’est fini tout ça”, répète-t-il avant d’être atteint d’un accès de nostalgie. “Vous voyez tous ces tunnels, cette route, c’est une des plus grandes réalisations de Tito. Bon, Tito, c’était un peu Al Capone, on n’avait pas la démocratie mais on avait un niveau de vie élevé. Aujourd’hui, on a la démocratie mais on vit beaucoup moins bien”, déplore-t-il. Alors on s’expatrie, on va en Autriche, en Allemagne trouver du travail et on revient avec un peu d’argent et une langue étrangère…

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La route m’est familière comme si je l’avais pratiquée de nombreuses fois. Pourtant, il n’y eut qu’une fois dans mes souvenirs, une fois où les criminels de guerre Radovan Karadzic et Ratko Mladic étaient encore en vadrouille, soit-disant cachés dans les montagnes. Mais je ne dis rien. Je me souviens. Et je reconnais cette petite ville où nous nous étions arrêtés prendre un café, au pied des montagnes avant de reprendre l route vers un autre massif. “Ici, c’est un autre Al Capone qui contrôle la ville, me lance Milos en rigolant, il s’est fait plein d’argent à l’étranger. Ce bar-là, c’est à lui par exemple… Et ici c’est une ville où Serbes et Bosniaques continuent de vivre ensemble”, poursuit-il. Ou plutôt côte à côte… Effectivement le paysage urbain mêle dôme d’églises orthodoxes et minarets.

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La route s’attaque à des montagnes plus arrondies, des collines enjolivées de bouquets de sapins, de moutons qui gambadent en liberté. La route m’est toujours tellement familière comme la descente presque brutale à Sarajevo, directement au coeur de la vieille ville, de ses rues pavées, de ses innombrables cafés, patisseries et mosquées. La lumière éclatante d’hiver du tout début d’après-midi rend l’expérience magique, une expérience qui me prend à la gorge, me donne une bouffée d’émotion incontrolable. Je réussis toutefois à retenir un sanglot qui aurait probablement décontenancé Milos. D’ailleurs, son extrême gentillesse à vouloir m’accompagner – peu importe le temps – jusqu’à la réception de mon hôtel – est la bienvenue. Nous longeons un marché. Les images d’un film reviennent en force, Welcome to Sarajevo.

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