FOFF : les fous foffeurs show OFF

foff1
Texte et photos : Agnès Villette
Tout le monde y est passé. Ou presque tout le monde. Du moins, le petit cercle des photographes et de ceux qui se rendent en Arles tous les étés, pendant la semaine de la presse, un peu comme en pèlerinage. L’immersion est intense, épuisante, et galvanisante. Pendant la première semaine des Rencontres, photographes, galéristes, curators et critiques affluent. Peu de temps et beaucoup de monde, beaucoup de photos et beaucoup d’egos. D’où la témérité qu’il faut pour montrer son portfolio, décliner son cv, ne pas se dégonfler…
foff8
Le lieu est connu, ceux qui y sont passés s’en souviennent forcément, la chaleur écrasante, la poussière, la fatigue, la foule. Drôle de lieu : une cour fermée, celle de l’archevêché, des tables éparpillées, surplombées de parasols, un tableau récapitulatif à l’entrée qui permet de trouver son horaire de passage comme son interlocuteur, galeriste, curator, agence… Quelques semaines plus tôt, en quelques heures, tous les créneaux de lecture des portfolios ont été pris d’assaut. Quinze minutes, c’est bref. C’est le temps imparti et, comme dans les entretiens d’embauche, dont d’ailleurs il s’inspire, celui-ci souligne toutes les contradictions inhérentes à la photographie actuelle. Des milliers d’images, une démultiplication des regards, quelques galeries, une presse moribonde, l’arrivée massive de curators sortis des écoles d’art, le réseautage des festivals ….. La loi du marché, un pur condensé de l’ultra-libéralisme ambiant, télescopant offre exponentielle et demande raréfiée, une équation infernale qui brasse tous les désirs, tous les possibles, croisant médiocrité et talent.
foff5
Houellebecq adorerait le lieu, il adorerait ce rituel si particulier, bien français de l’examen de passage, dont il ne manquerait pas de souligner la cruauté sophistiquée. Dans une interview au Figaro, il disait : “Je procède toujours par légère exagération, c’est ma méthode.” C’est ce que fait le FOFF, quoique l’exagération dans leur cas se porte haut. FOFF est un groupe auto-proclamé, composé d’une poignée de photographes agit-prop, sortis pour la plupart, comme l’indique l’un d’eux, de l’Ecole Louis Lumière. Forcer le trait, FOFF ne fait que cela. Et pour quel effet…
foff7
C’est la seconde année que je les croise dans le OFF, comme dans les rues d’ailleurs où deux d’entre eux colonisent de vastes pans de murs pour encoller des tirages à la chambre provenant de la jungle de Calais. L’année dernière, cour de l’Archevêché, c’était plus potache et improvisé, cette année, ils ont préparé le terrain : Facebook, réseaux sociaux, retrouvailles avec les sympathisants glanés le premier été… Ils donnent rendez vous par Facebook : 18h11 cour de l’archevêché : lectures de portfolios gratuites… C’est peu dire, lorsque dans le In, ces mêmes lectures se négocient à plusieurs centaines d’Euros, et se tiennent dans une ambiance empesée quasi-religieuse, capable de mettre les nerfs à vif aux plus flegmatiques. Là, c’est plus relax, ils accrochent une boule disco sous le parasol, disposent leur affiche FOFF, font tourner des verres en plastique remplis de rosé et invitent les photographes qui passent près de leur table à présenter leur travail. Plusieurs regardent, hésitent, rigolent, certains sont tentés, quelques uns s’assoient. Jamais vraiment sûrs si c’est un gag ou une proposition sérieuse. C’est justement là le plus intéressant, car on ne peut pas trancher si aisément. C’est les deux, et parce qu’ils arrivent à négocier avec habileté cet exercice périlleux, ils soulignent l’ineptie du monde photo engoncé dans ses certitudes et ses jugements. 
foff2
Au point de ne plus douter de rien comme j’en serai témoin lors d’une scène hilarante, totalement incroyable, et tellement représentative de la confusion actuelle du monde de la photographie. Parmi les FOFFEURS, cette année, se trouve Carlos Figueras, leur dernière invention. Il arbore une casquette avec perruque noire à mulet, des lunettes noires, un t-shirt à rayures et un short de foot un brin trop juste. Il se présente. Il est photographe, il trimballe sous le bras une pochette, de celles achetées 5 € en librairie, qui porte d’ailleurs un auto-collant jaune indiquant son prix : 5 €. Carlos présente ses images, de ces clichés retouchés et photoshopés à l’extrême représentant des îles paradisiaques du Pacifique vues du ciel, des atolls, des îles perdues, des barrières de corail…. Il tient un discours huilé qu’il débite à toute allure à une photographe. Il travaille à la chambre. Ce sont des vues aériennes, prises d’un hélicoptère. Il élabore un mélange de concepts post-modernes et de bribes d’actualités, clin d’oeil aux récents Panama papers. Ce sont en fait des paradis fiscaux, des maisons de milliardaires qui d’ailleurs, comme il l’indique, sont les commanditaires des images. Ses mécènes en quelque sorte. Il agite sous le nez de la photographe son texte d’intention, une page de description du projet dont la police de caractère est identique à celle des Rencontres officielles, même format, mais c’est bourré de fautes d’orthographe hilarantes et de déclarations mégalo-délirantes. Et justement, parce que tout est devenu délirant, elle le croit. Dubitative au début, au fil de la présentation, elle ne doute plus du projet photo, malgré les tirages surexposés bon marché, malgré le short trop ajusté, et ce qui pour moi reste une énigme, malgré la perruque qui ne se cache pas d’en être une. C’est que le discours de Carlos Figueras est efficace, et le jeu d’acteur pince sans rire convaincant …. Et parce que ces lectures de portfolios sont aussi une grande messe inepte.
foff6
Dans leur dispositif loufoque, se mirent les vanités comme la justesse de véritables projets que les FOFFEURS se gardent bien de tourner en dérision, surtout pas au nom du bon goût et encore moins avec des opinions sentencieuses. Cet après midi-là, alors que le rosé circule, trois photographes présentent leur travail aux FOFFEURS. Les tirages circulent, les questions fusent, les propositions les plus incongrues sont avancées. Des blagues, des boutades qui côtoient des questions judicieuses, ils désamorcent le stress, et surtout font parler les photographes. Evidemment, avec leur dispositif, tout sonne de manière différente, les paroles prennent un relief singulier. Les passants intrigués s’attroupent, les tables alentours jettent des regards inquiets.
foff3
FOFF propose aux photographes de sélectionner cinq de leurs images pour une projection le lendemain, illico les images sont rephotographiée par Figueras. En effet, l’un d’eux a mis au point un système de projection, sans fil, ultra maniable, qui fonctionne avec des diapos. William explique qu’ils ont apporté la chimie et tireront les diapos au petit matin pour les projeter la nuit venue à la Roquette. Défile alors un éventail détonant de photographes, dont les travaux éclectiques donnent la mesure du mélange des genres qu’est Arles. Le premier à s’assoir est un Japonais, photos urbaines et nerveuses, suivi d’Ysel, un breton qui fait des tirages sur pierre, puis Solal, un étudiant d’une école de Bruxelles, il tourne délicatement les pages d’un ouvrage s’intitulant Mr H., réalisé à partir de photos trouvées dans la rue. Des petits tirages noir et blanc, qui font défiler un univers inquiétant fait de voyeurisme et de travestissement. 
foff4
Interrogé sur la constitution de leur groupe, un FOFFEUR raconte qu’ils ont mis une annonce sur le Bon Coin en juin, offrant une rencontre dans un bar parisien, afin d’organiser dixit « une résidence In et Hors les murs » et déclinant leur pedigree : « Le FOFF ou Off du Off est un groupe de photographes développant leurs moyens de diffusion par piratage de l’espace. » 
Boucle bouclée, à la nuit tombée, quelques photos traversent la nuit arlésienne, étranges et oniriques. 
Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s